Maxence Rifflet

travaux
Julien H. met en scène un mouvement perpétuel dans une cour de promenade, maison centrale de Condé-sur-Sarthe, mai 2016

NOS PRISONS (une recherche en cours)

L’espace dans lequel un prisonnier est contraint constitue la réalité de sa peine. Or, l’architecture des prisons est d’une incroyable diversité. J’ai voulu voir ce qu’il en est : photographier des prisons plutôt que la prison. Entre avril 2016 et janvier 2018, j’ai photographié dans six prisons en collaboration avec des prisonniers.

Une architecture carcérale est une machine optique au service de la surveillance. Ce que voit le surveillant, ce que ne voit pas le prisonnier depuis sa cellule ou le passant depuis la rue, tout cela est prévu par l’architecte. Faire des images en prison revient à participer à un jeu de regards contraint et inégal. En m’intéressant l’architecture, j’ai mis cette difficulté au centre de mon travail photographique.

Comment photographier dans un système de surveillance ? Dans chaque prison, j’ai organisé des ateliers pour mettre en partage cette question avec des prisonniers, eux qui se confrontent quotidiennement à ces architectures. Nous avons fait des photographies ensemble, j’en ai fait seul, nous avons discuté tant de la prison que de nos images, nous avons refait des images, et ainsi de suite. J’ai proposé des pratiques mais je me suis aussi volontiers laissé faire : certains m’ont utilisé pour mettre en scène une expérience, figurer un imaginaire et même illustrer un message.

Cette activité commune est au centre de ma démarche documentaire. La photographie y est autant un outil d’nregistrement que le moyen et l’enjeu d’une interaction. D’où l’importance des récits qui accompagnent les photographies : les textes racontent le processus de réalisation des images et les échanges qu’elles ont parfois provoqués. Ainsi, l’hétérogénéité des formes provient d’une attention aux situations et aux rencontres.

La possibilité de diffuser des images de prisonniers à visage découvert est récente. Dissimulés derrière des bandes noires ou des floutages grossiers, les visages étaient jusqu’ici livrés à tous les fantasmes. Désormais, le regardeur peut avoir une relation avec les figures représentées. Pour autant, je n’ai pas voulu faire une série de portraits, par crainte de réduire mes modèles à leur condition de prisonnier. J’ai préféré banaliser l’apparition des visages, les montrer dans le flux de notre activité, et photographier les prisonniers comme des gens ordinaires. Lorsqu’il surgit, le portrait est voulu et pensé par le modèle.

Finalement, l’architecture des prisons constitue à la fois le sujet du travail et l’espace dans lequel il se fait. Les corps sont la mesure de ces espaces, ils les activent, les révèlent et tentent parfois d’y résister.

(avril 2018)