Maxence Rifflet

travaux BIO

DES MONDES PARALLÈLES
Commande publique du Cnap - "Les regards du grand Paris" - en cours)

"La première catégorie d’emplois des habitants de la Seine-Saint-Denis est l’entretien et le nettoyage." Cette donnée sociologique est devenue l’argument narratif d’un portrait de la métropole dans laquelle je vis : depuis ses marges, vont, viennent et s’activent les petites mains chargées de faire disparaître les traces de vie laissées par les autres. J’observe les parcours, le travail et parfois la vie quotidienne de quelques-uns de ceux dont on dit qu’ils sont invisibles pour ne pas dire qu’ils sont exploités. Au hasard des rencontres, de proche en proche, ils font lien entre des lieux et des mondes hétérogènes, habituellement étanches, entre centre et périphérie.

Mardi 17 avril 2019
Je retrouve Kléber pour lui montrer les premières images faites ensemble. Comme chaque fois qu’il arrive dans le centre commercial, il se place là où la lumière est favorable et il me montre sur les vitres des garde-corps, les traces de doigt qu’il est chargé d’effacer. Sur mes images, on ne les voit pas assez, dit-il. Il me raconte ensuite que la dame qui nettoie les toilettes tous les matins s’est confiée à lui. Chaque jour, après avoir fait les toilettes, elle doit se rendre dans le bureau du nouveau directeur du site pour nettoyer son bureau. Chaque jour, elle frappe, ouvre la porte, dit bonjour, ne reçoit pas de réponse, et nettoie le bureau de l’homme qui ne lève pas les yeux. « C’est gênant quand même », dit Kléber. Pour qu’elle n’ait plus à le croiser, ils ont décidé qu’elle ferait désormais le bureau d’abord et les toilettes ensuite.
Le soir, je participe à un cours de danse africaine sur la proposition d’une amie de m’y présenter à un danseur sénégalais, Abdou, qui gagne sa vie comme agent de nettoyage. Il y a peut-être, me dis-je, une chorégraphie particulière dans sa manière d’exercer son travail. Dans un café, avec plusieurs danseurs du cours, je raconte ce que j’essaie de faire. Élodie, qui travaille dans la haute-couture, à côté des Champs-Élysées, me parle longuement du trouble qu’elle ressent à côtoyer quotidiennement, sans jamais parvenir à les rencontrer vraiment, les deux femmes philippines qui nettoient les locaux. « Elles sont dans leur bulle, me dit-elle. Je ne sais pas du tout comment faire pour entrer en relation sans forcer les choses. » Je lui raconte l’histoire de la collègue de Kléber : il ne serait pas étonnant que ces femmes se soient déjà retrouvées dans la même situation. « La bulle, c’est peut-être une protection contre le mépris », dis-je.
Je me tourne vers Abdou et je l’interroge sur son travail, mais il balaie toutes mes questions sur le nettoyage : « Mon travail, c’est la danse. Le reste ça ne compte pas. » Que faire de cette parole ? Vais-je attendre, pour remplir le programme que je me suis donné, que quelqu’un d’autre accepte que je le photographie une serpillère à la main ? Au risque de devoir reconsidérer mon sujet, j’ai préféré photographier Abdou en train de danser.

Mardi 7 mai 2019, vers 7 h 30. En attendant que Barka obtienne l’accord de son responsable de me laisser entrer dans le magasin de vêtements qu’il doit nettoyer, je me promène autour du centre commercial.

Mardi 7 mai 2019, 17 h 50. Après avoir nettoyé des boutiques de 7 h à 10 h, puis une résidence au Blanc-Mesnil de 12 h à 14 h, voici Barka dans le 10e arrondissement de Paris, où il sort les poubelles, nettoie les parties communes puis attend deux heures que les éboueurs soient passés pour rentrer les conteneurs.

Lundi 13 mai 2019, 19h. Barka est de repos. Je lui rends visite dans la chambre d’un foyer de travailleurs migrants à Montreuil qu’il partage avec 15 hommes issus d’un même village au Mali, dont ils financent la vie à distance. La chambre comporte 6 lits. Les autres couchages sont des tapis de sol déroulés chaque soir. À la question de savoir comment il fait pour ne pas marcher sur les autres quand il se lève à 5 h du matin, il me répond : « Parfois je marche sur quelqu’un, je ne peux pas faire autrement. »

Vendredi 12 avril, 4 h 45. Je retrouve Sokona à l’arrêt du bus 347 à Clichy-sous-Bois pour l’accompagner à son premier chantier de la journée : le nettoyage, pendant trois heures, de bureaux d’un service public à Bondy. À 7 heures, tout en continuant à travailler, elle appelle ses enfants pour les réveiller et qu’ils aillent à l’école.

Mardi 14 mai 2019, 19 h 20. Mon voisin me dit qu’il croise souvent les agents de nettoyage lorsqu’il reste tard à son bureau. Il me propose de venir un soir pour me présenter. La dame que je rencontre ce jour-là ne comprend pas ce que je lui explique, alors je la laisse travailler. Je regarde la vue par les fenêtres qui malheureusement ne s’ouvrent pas, « pour éviter qu’on se jette dans le vide », me dit mon voisin.

Mercredi 20 mars 2019, 6 h 20. Dans les vestiaires du centre commercial où Kléber est régulièrement employé.

Lundi 18 mars 2019, 7 h 40. Kléber m’aide à trouver le point de vue le plus favorable pour que la lumière révèle les traces de doigt à effacer sur les vitres des garde-corps du centre commercial.

Mardi 16 avril 2019, 16h. Au salon de la propreté, porte de Versailles, les travailleurs sont en col blanc. Ils viennent chercher un prestataire de service, acheter du matériel de nettoyage ou présenter les services de propreté que propose l’entreprise pour laquelle ils travaillent.

Mardi 16 avril 2019, 15h. Sur le stand d’un fournisseur de matériel au salon de la propreté.

Mardi 19 mars 2019, 16 h 30. Manifestation devant les locaux d’une entreprise de nettoyage à Gentilly. Une centaine d’ex-employés sans-papiers recrutés sous des identités d’emprunt demandent des attestations de la réalité de leur travail, afin d’appuyer leur demande de titre de séjour. Comme souvent, beaucoup pensent que je suis journaliste. Pour une fois, je suis gêné de ne pas l’être.

Dimanche 5 mai 2019, 15 h 30 Abdou anime un cours de danse africaine dans une association du 20e arrondissement de Paris.